
Vingt-sept ans. C'est long comme carrière. Pas évident après tout ce temps de maintenir le niveau. Y'a pas à chercher bien loin pour trouver des groupes à bout de souffle recyclant leurs vieux hits en espérant que la supercherie passera inaperçue. Les Flaming Lips n'ont jamais été une formation comme les autres, et pour eux, il semble que le temps n'existe pas. Après avoir chevauché des bulles et poussé l'expérimentation musicale jusqu'au seuil de la raison, ils ont enfin trouvé l'équilibre qui leur avait souvent fait défaut par le passé. Ainsi, ils nous délivrent un "Embryonic" monumental qui raisonne d'emblée comme un chef d'œuvre hors d'âge taillé dans les étoiles.
Fruit de longues séances de jam, l'album brille par son unité et son énergie monolithique. Si le fond reste le même, psychédélisme haute tension et transe interstellaire, la forme se fait plus aride et davantage clinique. Dans une froideur métallique, ils explorent divers univers, nous saisissant la main pour un voyage hors du monde dans un décor rétro futuriste avec le noir de l'infini pour tout horizon. Parce que ça a toujours été ça les Flaming Lips finalement… un voyage.
"Convinced of the Hex" démarre, comme un vaisseau spatial au décollage, histoire de bien planter l'atmosphère. La basse arrive et on est déjà libéré de la gravité. Une basse qui sera le fil conducteur de cette saga galactique. Autour d'elle, une sourde hystérie se déploie, avec pour maître d'arme un Wayne Coyne déguisé en messie humanoïde. Les différentes plages s'enchaînent comme autant de nébuleuses. Plus on avance, plus on se perd.
Si la sublime "Evil", dans un calme annonciateur d'orage, nous propose de retourner sagement sur nos pas, la curiosité aura raison de notre bon sens… Le déluge aura finalement lieu lors d' "Aquarius Sabotage", déréglant nos transmissions et nous plongeant dans l'inconnu. L'expédition se poursuivra à la vitesse d'une comète. "See the Leaves", "If", "Gemini Syringes", "Your Bats"… On retiendra son souffle pour "Powerless" parce qu'on n'aura pas d'autre choix. Alors qu'on évolue dans un climat austère, pas un instant on ne souhaite que les choses s'arrêtent. La force des Lips à captiver l'attention atteint ici son paroxysme et si ça ne suffisait pas, ils vont jusqu'à nous faire le coup de "I Can Be a Frog" auquel rien ni personne ne peut résister.
Il n'est pas si évident de qualifier ce qu'on entend, même si l'on peut souvent penser à Pink Floyd. "Embryonic" ne dit jamais vraiment qui il est, ce qui peut agacer ceux qui n'ont pas beaucoup d'imagination. Au-delà de la douleur et des bizarreries se cache un monstre mécanique qui effraie autant qu'il séduit. Surtout, notre subconscient se trouve stimulé comme seul la bonne musique peut le faire. "The Impulse" par exemple, se révèle totalement déconcertante dans son grossier costume d'apparat. Wayne Coyne vocodérisé chante un blues par trois fois millénaire au milieu des carcasses de robots, dans l'hiver nucléaire, alors que les rats ont déserté la planète. L'enchaînement "Silver Trembling Hands" / "Virgo Self-Esteem Broadcast" apparait plus angoissant. Les Lips créent une trame hypnotique et oppressante qui peut paraître insupportable aux non-initiés mais qui trouve sa vocation en clôture de chapitre juste à temps pour céder la place à "Watching the Planet". Aucune réponse ne sera donnée. Juste un dernier roulement de bassin avant la solitude, le manque, et le froid. L'envie d'y retourner se fait dès lors pressante, parce que l'on sait qu'on n'a pas encore tout vu et qu'"Embryonic" n'est pas un album qui s'explore facilement. La fascination n'ira qu'en grandissant, comme la certitude d'avoir là un grand album.
Beaucoup resteront sur le bord de la route. Juste la durée de l'aventure a de quoi
rebuter. Le son également n'est pas des plus confortables. C'est un disque qui demande des efforts d'immersion et beaucoup d'écoutes. Il y a un prix à payer pour goûter aux merveilles dont il
regorge. Malheureusement pour certains, ça ne se compte ni en dollars ni en euros, comme tout ce qui a de la valeur. Et tous les blasés du monde n'y pourront rien. Il y a encore des œuvres
magiques et des groupes visionnaires. "Embryonic", the Flaming Lips.

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