Quatorze ans après leur dernier album studio, Alice in Chains revient à la charge avec le bien nommé "Black Gives Way to
Blue". Entre temps, le monde s'est écroulé, et surtout, Layne Staley est mort.
Plus qu'un simple chanteur, il incarnait davantage que quiconque les ténèbres dans lesquelles naviguait le groupe, avec une aura christique et un magnétisme élégiaque. Pourtant, les vieux chiens,
même sur trois pattes, sont toujours capables de mordre. Ainsi la prophétie du Tripod s'est réalisée, non sans amertume.
En écoutant ce nouvel opus, on imagine sans peine ce qu'il aurait pu être si Layne Staley était toujours en vie. Dès l'intro de "All Secrets Known", on reconnaît sans effort le touché unique de
Jerry Cantrell, et c'est presque sans y penser que l'on s'attend à entendre cette voix si particulière, tranchante comme un rasoir et aussi insaisissable qu'une bête sauvage. Elle reviendra,
comme ça, hanter le disque sur chacune des pistes… comme une mise en abîme de ce qui a été, et de ce qui aurait pu être.
Il serait toutefois injuste de s'arrêter à ce sentiment morose car cette nouvelle galette mérite que l'on s'y attarde pour ce qu'elle est, quitte à envoyer nos regrets se faire foutre.
Dans un premier temps, on constate que les années n'ont eu aucune prise sur les trois survivants d'Alice in Chains. Le songwriting de Cantrell est toujours ce qui se fait de mieux en matière
de musique Heavy. Son sens inné de la mélodie n'a d'égal que son style inimitable à la six cordes. Le type capable de peindre la chute de Rome dans un solo d'une minute, sans qu'à aucun moment il
ne tombe dans les mêmes putain de travers que les divers "guitar heroes" sévissant dans le Metal. Mike Inez reste un monstre de bassiste et Sean Kinney n'a jamais été aussi bon… ce qui n'est pas
peu dire. La présence de William Duvall est quant à elle plus anecdotique. S'il n'enlève rien à l'univers d'Alice in Chains, on ne peut pas dire qu'il apporte grand-chose, Cantrell étant le lead
vocal sur la plupart des titres.
Le seul reproche que l'on pourrait éventuellement faire à ce nouvel album serait l'absence de prise de risque concernant l'écriture et l'atmosphère qui s'en dégage. "Private Hell" n'aurait pas
dénotée dans "Dirt" ou le "Tripod" de même que "Your Decision" nous renvoie direct à "Jar of Flies". Faut dire que sortir un disque sous ce nom, sans Layne Staley est déjà une sacrée prise de
risque en soi. C'est du Alice in Chains pur jus, donc forcément, on pourra écouter cet album cent fois et découvrir encore des nouvelles choses auxquelles nous n'avions pas prêté attention
jusqu'alors. Passé le cap de la découverte, et celui de l'acceptation que ce groupe est bel et bien de retour [sans Layne Staley], on ne peut que s'incliner. On se retrouve malmené par ces riffs
énormes que l'on croyait oubliés. On se rend compte du temps qui a passé. On se replonge avec avidité dans cette mélancolie terrifiante, avec dans l'esprit des images de notre jeunesse qui nous
assaillent de toute part. De l'hymne pour headbangers "Check My Brain" à l'envoûtante "When The Sun Rose Again", le groupe se montre encore capable du meilleur, voire plus, sur "Private Hell" par
exemple (le meilleur titre de l'album à mon humble avis).
Alice in Chains a toujours eu une place à part dans mon panthéon perso. Je me rappelle avec précision du jour et du moment où j'ai acheté leur dernier album, le Tripod. Je me souviens l'avoir
détesté à la première écoute avant de le vénérer au point d'en faire mon album préféré. J'étais fasciné par leur aptitude à naviguer en eaux troubles, en passant d'un genre à un autre sans que
jamais ils n'oublient de pondre LA chanson qui tue. Aujourd'hui, même amputés de leur voix, ils arrivent à tenir la barre avec style et pertinence. Et ce "Black Gives Way to Blue" s'avère être un
album réellement superbe.
Est-ce que cela suffit à maintenir les regrets au loin ? Non, bien sûr que non… Jamais. Cependant, si la pilule ne passe pas à notre niveau, il est évident que la plaie est encore ouverte pour le
groupe. Pour preuve, le titre éponyme qui clôt l'album… un pur moment d'émotion où Cantrell dit adieu à son meilleur ami comme pour mieux tourner la page. Si cette volonté est là, le reste de
l'album prouve que le fantôme de Staley sera pourtant toujours présent. Dès lors, les choses seront différentes. Un peu moins belles et carrément moins magiques… mais qu'est-ce qu'on peut y faire
? Agir comme s'il ne s'était rien passé et avancer la bouche en cœur ? Même eux n'y arrivent pas… C'est l'histoire d'un destin qui ne s'accomplira jamais. Une tragédie qui a de beaux restes… mais
une tragédie quand même.
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